Laïcité, mon amour

Laïcité Alain Jocard AFP
Photo : Alain JOCARD, AFP

Réponse à Laurent Bouvet.

Dans une tribune publiée sur le site d’information Slate.fr, intitulée « Il faut sauver la laïcité de son Observatoire », vous estimez que le conflit qui oppose deux conceptions de la laïcité n’a que trop duré. Et vous avez raison ! Je pense moi aussi qu’il est temps de clarifier un débat où l’idéologie a malheureusement trop souvent pris le pas sur la raison. Jusque-là, nous sommes d’accord.

Mais j’ai pointé dans votre discours quelques erreurs, approximations et autres points de désaccord sur lesquels j’aimerais revenir.

1°) Vous affirmez que du côté des soutiens de l’Observatoire de la laïcité, on trouve les partisans d’une laïcité « purement juridique ». Cette vision est franchement réductrice. Le droit, en effet, sert de base à une réflexion et à des actions qui vont dans le sens d’un vivre ensemble et d’une paix sociale dont notre pays a plus que jamais besoin. L’intérêt du droit, c’est d’être objectif et de s’imposer à tous. Mais défendre la lettre de la laïcité et s’appuyer sur la loi de 1905 ne veut pas dire qu’on en nie l’esprit. Bien au contraire. Cet esprit, c’est l’unité de la nation. Vouloir opposer, comme vous le faites, la lettre et l’esprit de la laïcité ne me paraît guère judicieux. Pour être mise en œuvre, la lettre a besoin de l’esprit et réciproquement. C’est sans doute l’une des raisons pour laquelle des organisations telles que la Ligue de l’Enseignement, la Ligue des droits de l’Homme ou la Fédération nationale de la Libre Pensée ont voulu apporter leur soutien à l’Observatoire.

2°) Parmi ces soutiens, vous citez le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) que vous associez étrangement à l’association Coexister. Pourtant, ces deux organisations n’ont pas grand chose à voir. L’une est confessionnelle, l’autre est interconvictionnelle et laïque. L’une est de type communautaire, l’autre combat les communautarismes. L’une défend le multiculturalisme, l’autre cherche à promouvoir la « coexistence active » et l’interculturalisme. L’une dénonce la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires à l’école, l’autre soutient son application. L’une est dans une posture défensive, l’autre développe un projet positif et dynamique de cohésion sociale. Certes, ces deux organismes ont signé la même tribune, « Nous sommes Unis », appelant à la cohésion des Français. Est-ce un crime ? Quand on cherche la cohésion, on n’exclut pas les différences, on essaie au contraire de les inclure. D’où la grande diversité des quelque 80 signataires qui ont signé cet appel.

3°) D’ailleurs, autre question, pourquoi vous contentez-vous de ne citer que ces deux organisations ? Parmi les 80 signataires, on trouve des responsables associatifs, des leaders politiques, des parlementaires, des intellectuels et des personnalités aussi diverses que respectables que Jean-Paul Delevoye (ancien président du Conseil économique, social et environnemental), Combo (artiste), Raymond Etienne (président de la Fondation Abbé Pierre), Marie-Aleth Grard (vice-présidente de ATD Quart-Monde), Erwan Binet (député PS de l’Isère, artisan de la loi sur le mariage pour tous), Laurent Berger (secrétaire général de la CFDT), Louis Gallois (président de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale – FNARS) ou Cécile Duflot (ancienne ministre). Pourquoi ne pas en avoir cités quelques uns ? Gêneraient-ils votre démonstration ?

4°) Vous affirmez que Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène défendent une conception « particulière » de la laïcité, en oubliant que l’Observatoire compte 21 membres, dont sept hauts fonctionnaires (représentant les administrations concernées), deux députés et deux sénateurs (deux parlementaires de la majorité et deux de l’opposition), ainsi que dix personnalités désignées en raison de leurs compétences et de leur expérience. Il suffit de lire les documents et des guides, publiés depuis trois ans, pour constater la qualité de leur travail. Une réflexion qui ne se limite pas, loin de là, aux questions juridiques. J’ajouterai que sur ces 21 membres, seuls trois d’entre eux (Jean Glavany, Françoise Laborde et Patrick Kessel) font partie des opposants. Ils l’ont été dès la première heure. Une posture ? Mais, au-delà des personnes, le plus problématique c’est que nous ne savons pas, à la lecture de votre tribune, quel est le contenu de la laïcité que vous souhaitez défendre. Vous dénoncer le soi-disant juridisme des uns, sans expliquer ce que vous, vous proposez concrètement. Et je comprends que ce soit difficile, car les opposants à l’Observatoire, que l’on peut aisément qualifier de « laïcistes », portent des visions à la fois très subjectives et très différentes les unes des autres, n’ayant comme seul point commun d’être anti-musulmanes, voire carrément anti-religieuses. Il suffit de voir comment une femme admirable telle que Latifa Ibn Ziaten, maman de ce soldat assassiné par Mohamed Merah, a été copieusement sifflé par certains amis de Jean Glavany, lors d’un colloque organisé à l’Assemblée nationale, simplement parce qu’elle portait un voile. Une honte. Est-ce cette laïcité que vous nous proposez ? Que ce soit dans les médias ou sur les réseaux sociaux, je suis frappé aussi par l’agressivité de certains de ces militants laïcistes, qui n’hésitent pas à « excommunier » (un comble) ou à vouer aux gémonies ceux qui ont le malheur de défendre une vision plus apaisée, plus « inclusive » (j’ose ce terme que vous n’aimez pas, vous me pardonnerez) de la laïcité. Non, la laïcité ne peut pas être un conglomérat de subjectivités qui relèvent de discours idéologiques souvent très datés, issus des antagonismes du XIXe siècle.

5°) Vous demandez à l’Observatoire de rester neutre face aux différentes visions de la laïcité. Une forme de passivité intellectuelle en quelque sorte, alors que sa mission est précisément d’éclairer les pouvoirs publics sur la question et de proposer au gouvernement « toute mesure qui pourrait permettre une meilleure mise en œuvre de ce principe, notamment pour assurer l’information des agents publics et des usagers des services publics ». Ce travail nécessite des prises de position claires et précises. Comment imaginer qu’il puisse y avoir des préconisations contradictoires ? Avec option A, option B, option C ? Ce serait non seulement irréaliste, mais dangereux. Pour défendre et promouvoir la laïcité, il faut un cap. Ce cap est donné par l’Observatoire, à la grande majorité de ses membres.

laicité4

6°) Vous rappelez fort opportunément que l’article 1er de la Constitution de 1958 stipule que «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.» Or, si la France respecte toutes les croyances, cela veut dire aussi qu’elle doit respecter leur expression publique. Point sur lequel vous restez étrangement silencieux. L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 l’affirme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ». Tant en public qu’en privé ! Contrairement à une formulation répandue, que vous semblez reprendre à votre compte, la religion ne saurait être cantonnée dans une « sphère privée », dès lors que la République non seulement « assure la liberté de conscience », mais « garantit le libre exercice des cultes » (article 1er de la loi de 1905). Dans son article 18, le Pacte international relatif aux droits civiques et politiques du 16 décembre 1966 (ratifié par la République française le 25 juin 1980), et la Convention européenne (article 9) visent de même clairement « la liberté de manifester sa religion […] individuellement ou en commun, tant en public qu’en privé », notamment par des  » pratiques  » et non pas seulement par des « rites ». Mais vous n’êtes pas le seul à entretenir cette confusion. Depuis une vingtaine d’années, un certain nombre d’intellectuels, par paresse, par ignorance ou par militantisme, entretiennent la confusion entre « service public » et « espace public ». Or, comme l’a très bien rappelé le ministre Laurent Fabius, lors d’une conférence inaugurale à Sciences Po, « la laïcité, c’est la neutralité de l’Etat, pas la neutralisation des citoyens ». Le service public et ses agents doivent rester neutres. L’espace public doit rester un espace de liberté.

7°) Lorsque vous affirmez que « la laïcisation de l’Etat dans un pays comme la France est intrinsèquement liée au mouvement général de sécularisation de la société », vous prenez le risque d’entretenir une confusion entre laïcité et sécularisation. Vous établissez un lien de subordination entre le choix politique de la laïcité et le mouvement sociologique de sécularisation. Or, combien même la France serait un pays très catholique, comme c’est le cas de la Pologne ou de l’Irlande, je me battrais – sans attendre je ne sais quelle sécularisation – pour la séparation des Eglises et de l’Etat, pour la neutralité de l’Etat, pour la liberté de conscience et de religion et pour la liberté de croire ou de ne pas croire. Je me battrais pour la laïcité, condition d’un vivre ensemble dans un monde globalisé où les croyances et les convictions sont de plus en plus amenées à se côtoyer et à se mélanger.

8°) Vous écrivez : « La laïcité permet de bien comprendre l’égalité de tous devant la loi puisqu’elle empêche de distinguer autre chose chez chacun d’entre nous que le citoyen – cet homme sans étiquette, selon la belle expression de Régis Debray – et de là rend possible une fraternité ». Je ne sais pas exactement ce que veut signifier Régis Debray lorsqu’il utilise cette expression, mais je vois bien ce qu’elle veut dire sous votre plume. Et je vous avoue que cela m’inquiète. Si je comprends bien, pour vous, la laïcité ne doit plus être la neutralité de l’Etat, mais la neutralisation des citoyens. Vous nous proposez une société aseptisée, où les personnes (je préfère ce terme à celui d’individu) n’auraient plus de convictions singulières. Ce serait le règne de Big Brother. Non, me direz-vous, car la diversité des convictions peut exister à condition qu’elle reste dans l’intime, le privé, le caché. Et c’est là que vous commettez une erreur. En effet, il faut vraiment méconnaître l’esprit humain, en général, et l’adhésion spirituelle ou religieuse, en particulier, pour imaginer que l’expression publique de ce à quoi on croit en profondeur puisse être ainsi annihilé, oublié, effacé. La répression des comportements ne peut qu’entraîner de nouveaux communautarismes et faire ainsi advenir ce que l’on prétend combattre. Chassez le refoulé, il reviendra toujours au galop, sous des formes parfois anarchiques, voire violentes. C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui dans la société française. A force d’avoir refoulé le religieux, notamment dans les écoles où il faudrait au contraire l’enseigner selon les règles de la Raison, celui-ci fait son grand retour, sous des formes parfois très identitaires que, ni moi ni vous me semble-t-il, n’avons envie de voir réapparaître. Tout est question d’articulation : être humain, c’est conjuguer harmonieusement ses convictions, ses adhésions ou ses identités plurielles.

9°) Je voudrais, au sujet de l’expression « citoyen neutre et sans étiquette », vous raconter une anecdote : j’ai fait partie en 1994, des quelques journalistes ayant couvert le génocide rwandais. Un génocide politique, instrumentalisant deux « appartenances » ethniques, hutus et tutsis, créées de toute pièce par les colonisateurs belges à la fin du XIXe siècle. Des appartenances superficielles, artificielles, difficilement comparables aux adhésions religieuses, mais malheureusement bien présentes dans l’esprit de ceux qui avaient appris, souvent malgré eux, à s’y identifier. En 2004, dix ans plus tard, je suis retourné au Rwanda pour couvrir la commémoration de cette tragédie. J’y suis allé notamment pour enquêter sur le travail de réconciliation entre Rwandais. Mon reportage s’est terminé en prison. Pourquoi ? Parce que j’avais eu le malheur de citer la présence de hutus et de tutsis dans ce processus de réconciliation. En utilisant ces deux termes, je faisais juste référence à l’histoire récente de ce pays et à la manière dont ses habitants, qu’on le veuille ou non, se reconnaissent intérieurement. Loin de moi, l’idée de raviver les vieilles blessures, mais il fallait bien que je m’inscrive dans l’histoire tragique de ce pays pour distinguer, notamment, les bourreaux des victimes. Mal m’en a pris puisque le président dictateur Kagamé, pour mieux asseoir son pouvoir, avait décrété qu’il n’y avait plus de « tutsis » ou de « hutus », sous-estimant le sentiment d’appartenance et le ressentiment des uns et des autres. Selon lui, il n’y aurait plus au Rwanda que des « citoyens rwandais », neutres, sans étiquettes comme vous le dites, sans histoire et sans mémoire. Et pourtant, la réalité est toute autre. Pour la transformer, il faut l’assumer, la prendre en charge, pas l’ignorer. Cette attitude de déni, qui consiste à ne pas prendre les différences à bras le corps, porte en elle-même le germe d’une guerre civile, voire d’un nouveau génocide. Comparaison n’est pas raison, mais je reste convaincu que, pour mieux vivre ensemble, les Français doivent eux aussi apprendre à se connaître, à se respecter et à accepter leurs différences. Unité n’a jamais été synonyme d’uniformité.

10°) Entre, d’un côté, les pays où les croyances sont religions d’Etat et, de l’autre côté, les systèmes multiculturels à l’anglo-saxonne, qui conduisent aux communautarismes, avec le risque d’aboutir à une société fragmentée, la laïcité française offre une magnifique troisième voie. Notre laïcité permet aux citoyens de ne pas renoncer à leurs convictions (religieuses ou non) ou à leurs identités culturelles, plurielles, toujours plurielles. Cette laïcité ne peut pas et ne doit pas être une « valeur ». Encore moins une religion civile, séculière. Cela pourrait devenir dangereux et produire un athéisme d’Etat, bien éloigné de la neutralité républicaine. Cette laïcité en laquelle je crois est un cadre juridique, certes, mais elle est aussi un cadre moral, spirituel et politique, qui permet à chacun d’adhérer aux valeurs républicaines, pour mieux les mettre en œuvre : liberté, égalité, fraternité. Si un jour, n’en déplaise à tous les amoureux de la République, notre laïcité devait devenir liberticide, créer de nouvelles inégalités ou détruire le lien fraternel qui doit nous unir, alors elle ne deviendrait plus qu’une caricature, trahissant elle-même les idéaux qu’elle est censée porter et promouvoir. Face aux fanatismes, face aux extrémismes religieux que vous mentionnez dans votre article, nous ne devons pas renoncer à nos valeurs. Nous devons même les approfondir. L’Observatoire de la laïcité est là pour y veiller. Nous devons l’y aider.

En conclusion, je dirais que la laïcité, loin de se réduire à un cadre juridique, est un art de vivre ensemble. Un art qui demande à être sans cesse inventé et réinventé, par le dialogue, le bon sens et la concertation. A cet égard, il faut se méfier des pétitions de principe et des postures idéologiques, souvent héritées du passé. Dans une démocratie, la liberté doit toujours être la règle et l’interdiction, une exception. Ce fut en 1905, la ligne d’Aristide Briand. Ce fut aussi celle de Jean Jaurès.

Pour le reste, je crois qu’il y a un grand non-dit dans le débat autour de la laïcité. Un non-dit qui relève de notre rapport au monde, aux autres, à l’altérité. Cette part d’irrationnel que nous portons au fond de nous et que certains appellent la peur. Et il est difficile, pour ne pas dire quasi impossible, de raisonner quelqu’un qui a peur. Peur de l’autre, peur de l’étranger, peur du musulman, peur des religions, peur d’être envahi, bouffé, détruit, peur de l’avenir. Plus forte encore que le sentiment d’insécurité culturelle que vous avez très bien décrit, cette peur, quand elle est là et qu’elle nous tenaille façonne nos opinions, nos manières de voir et de penser. Elle n’en est pas toujours le résultat, elle en est souvent le préalable. Et s’en débarasser n’est pas une mince affaire. C’est un travail à réaliser sur soi-même. Un travail qui ouvre bien des horizons et permet le libre exercice de la pensée.